Focus [n°32]
   
 
 
 
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La Grande Guerre des scientifiques

par Antonin Durand, Attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’École normale supérieure, doctorant à l’École pratique des Hautes études (EPHE)

lundi 20 juillet 2015, par Antonin Durand

La Grande Guerre, on le sait, est marquée par une mobilisation sans précédent des sociétés européennes pour servir l’effort de guerre. Au-delà des victoires militaires, c’est la constitution d’une véritable culture de guerre qui devient un enjeu essentiel pour les belligérants, que l’historiographie récente a largement mise en exergue[1]. Parmi les acteurs de cette mobilisation culturelle, les scientifiques sont moins souvent mis en avant que leurs confrères littéraires malgré les travaux qu’Anne Rasmussen leur a consacrés[2]. Leur participation à l’effort de guerre n’est pourtant pas moindre, et elle est plus variée encore puisqu’elle va de l’usage de la mise de leur prestige scientifique au service de la mobilisation générale aux recherches opérationnelles.
La logique qui voit des savants reconnus par leurs pairs et par le grand public pour leur compétence scientifique mettre leur poids institutionnel au service d’une cause est bien connue des historiens des intellectuels[3]. Elle prend pourtant une résonance particulière lorsque ceux qui s’engagent pratiquent des disciplines – singulièrement les sciences fondamentales – dont l’image publique est celle d’une recherche désintéressée de la vérité. Plus encore que les écrivains ou les philosophes, dont l’engagement pour de grandes causes est familier depuis l’Affaire Dreyfus, et qui sont toujours soupçonnés de parti-pris au moins par leurs adversaires, les scientifiques incarnent aux yeux du public une forme « pure » de la quête du savoir. Cela ne les empêche pas, naturellement, de prendre parti avec parfois une virulence qui doit bien peu à la méthode scientifique. Mais les représentations que renvoie leur discipline leur permettent de s’abriter derrière une image de désintéressement voire de neutralité. Ainsi, lorsque le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, le mathématicien Émile Picard publie dans la Revue des Deux Mondes un article intitulé « l’histoire des sciences et les prétentions allemandes », qui s’emploie à dénigrer la place de l’Allemagne dans l’histoire des sciences, son statut de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences confère immédiatement à ce discours très polémique une forte légitimité[4].
Pour autant, cet engagement intellectuel ne satisfait qu’incomplètement des hommes qui valorisent plus que tout le sacrifice suprême qu’est l’engagement armé. Ceux qui ont passé l’âge ressentent souvent une forme de culpabilité à prêcher pour une guerre qu’ils ne font pas. Certains, comme le mathématicien Émile Borel, s’enrôlent volontairement dans l’armée malgré leur âge. Mais pour la plupart des jeunes générations de savants, l’envoi au front est une conséquence inéluctable de la mobilisation générale : l’hécatombe que subissent les étudiants des grandes écoles et des universités, et dont témoignent encore aujourd’hui les monuments aux morts de ces établissements, a des conséquences sur la science française bien au-delà de la fin du conflit. C’est que la France est sans doute le pays à avoir poussé le plus loin la logique d’indifférenciation de sa jeunesse au front, envoyant sans distinction toutes les catégories sociales et intellectuelles tandis que l’Allemagne épargnait davantage ses savants. La fin de l’été 1914 est ainsi particulièrement meurtrière parmi les étudiants, avant que le gouvernement français ne prenne progressivement conscience de l’intérêt qu’il y avait à préserver son élite.
Cette élite scientifique se révèle en effet de plus en plus déterminante dans le déroulement de la guerre[5]. Il faut certes se garder d’un effet de perspective, qui analyserait le rôle des savants dans la Grande Guerre à la lumière de la place prépondérante qu’a occupé la recherche militaire pendant la Seconde Guerre mondiale et plus encore pendant la Guerre froide. Pour autant, la recherche opérationnelle devient bel et bien un enjeu important de la guerre totale au fil des mois : l’aviation n’en est alors qu’à ses balbutiements, mais des programmes de recherche ambitieux sont mis en place, par exemple, pour localiser les batteries ennemies en triangulant le signal sonore qu’elles émettent. Dans le domaine de la chimie, ce sont des spécialistes allemands hautement qualifiés qui, sous la direction de Fritz Haber, imaginent l’usage mortel qui peut être fait des gaz toxiques, en particulier du chlore, en jouant habilement des variations du vent[6]. D’autres domaines comme la mécanique, la balistique ou encore, de manière embryonnaire, la cryptologie voient les savants des deux camps s’affronter par recherche interposée.
La guerre offre enfin à certains savants l’occasion de s’impliquer directement dans les organes de pouvoir : en mettant en place des structures chargées de l’évaluation des inventions proposées par des particuliers pour servir l’effort de guerre, les différents États alliés offrent un chemin d’accès privilégié aux savants vers la carrière politique : le Board of invention and research britannique est bientôt imité par le Bureau des inventions français et par l’Ufficio invenzioni e ricerche. A chaque fois, ce sont des scientifiques de renom qui en prennent la direction ; en France, un ministère spécial, dédié à l’Instruction publique, aux Beaux-Arts et aux Inventions intéressant la défense nationale, est créé à l’intention du mathématicien Paul Painlevé, député depuis peu, et appelé à devenir dès 1917 le premier savant de renom à présider le Conseil des ministres. Les réseaux savants qu’il s’est constitué avant d’entrer en politique sont pour lui un précieux moyen d’organiser la collaboration scientifique interalliée[7].
Les conséquences de la guerre sur les pratiques des sciences en elles-mêmes sont considérables, et balaient l’idée reçue d’une histoire des sciences isolée des évolutions sociales et politiques du monde qui les entoure. Si certains savants referment la parenthèse de la recherche opérationnelle pour revenir à leurs travaux antérieurs, de nombreux domaines qui se sont révélés utiles à la science de guerre connaissent des développements importants au lendemain de la guerre. Au contraire, certaines disciplines trop associées dans l’esprit des vainqueurs à la « science allemande » souffrent des préjugés des communautés scientifiques des anciens alliés comme la physique relativiste, voire tendent à tomber en désuétude comme la théorie des nombres en mathématiques[8]. L’exclusion des savants allemands de toutes les formes de congrès scientifiques réduit également la circulation des idées scientifiques. Mais la plus grande empreinte de la guerre sur l’histoire des sciences demeure l’immense saignée dont est victime une classe d’âge de jeunes savants en devenir, qui crée, comme dans l’ensemble de la société, un trou béant dans la pyramide des âges dont les effets se sont fait sentir longtemps après la fin du conflit.

Antonin Durand.

[1] Jean-Jacques Becker (dir.), Histoire culturelle de la Grande Guerre, Paris, Armand Colin, 2005, p. 171-181.
[2] Anne Rasmussen, « Sciences en guerre, sciences de guerre. Une histoire culturelle ? », in Jean-Jacques Becker (dir.), Histoire culturelle de la Grande Guerre, op. cit., p. 171-181.
[3] Christophe Prochasson et Anne Rasmussen (dir.), Au nom de la Patrie : les intellectuels et la Première Guerre mondiale, 1910-1919, Paris, La Découverte, 2006.
[4] Emile Picard, L’histoire des sciences et les prétentions de la science allemande, Paris, Perrin, 1915.
[5] Voir David Aubin et Patrice Bret (dir.), Le sabre et l’éprouvette. L’invention d’une science de guerre, 1914-1939, numéro spécial de 14-18 Aujourd’hui, Today, Heute, Paris, Noesis, 2003.
[6] Olivier Lepick, La Grande Guerre chimique (1914-1918), Paris, PUF, 1998.
[7] Anne-Laure Anizan, Paul Painlevé, Science et politique de la Belle Époque aux années trente, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012.
[8] Catherine Goldstein, « La théorie des nombres en France dans l’entre-deux-guerres : de quelques effets de la première guerre mondiale », Revue d’histoire des sciences 62-1 (2009), p. 143-175.

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