Focus [n°32]
   
 
 
 
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La Tchécoslovaquie, un produit de la Grande Guerre ?

par Jean-Philippe Namont, agrégé et docteur en histoire.

lundi 20 juillet 2015, par Jean-Philippe Namont

Le procès instruit contre la Tchécoslovaquie dans l’entre-deux-guerres, et particulièrement en 1938 au moment de la crise qui devait aboutir aux accords de Munich, tenait à son caractère prétendument artificiel. Cette nouvelle « prison des peuples » n’était qu’une juxtaposition contre-nature de minorités nationales, retenues contre leur gré par les Tchèques et les Slovaques qui avaient profité du règlement de la Grande Guerre et de la disparition de l’Autriche-Hongrie vaincue : c’était là le discours des nazis qui revendiquaient les territoires où vivaient les germanophones en s’appuyant sur le « Parti allemand des Sudètes » de Konrad Heinlein ; c’était aussi le sentiment des munichois qui ne voulaient pas entrer en guerre pour soustraire cet allié aux prétentions nazies.
Pourtant, si le projet d’Etat tchécoslovaque est tardivement formulé et s’impose seulement à la fin du premier conflit mondial, il repose sur des bases solides : les deux nations tchèque et slovaque pour lesquelles il est conçu se sont « éveillées » dès la première moitié du XIXe siècle, avant de se rapprocher au sein d’un empire habsbourgeois qui ne se réforme pas assez avant 1914, et la guerre joue dans ces conditions un rôle de catalyseur permettant à la Tchécoslovaquie de trouver sa place sur la nouvelle carte politique européenne issue des traités de paix.

 I. Tchèques et Slovaques : deux nations dans l'Europe centrale habsbourgeoise.

Alors qu’en Europe s’affirment les sentiments nationaux dans la première moitié du XIXe siècle, c’est l’appartenance territoriale à la « petite patrie » qui domine en Europe centrale, notamment dans l’empire d’Autriche. Ainsi, bourgeois et nobles du royaume de Bohême, même allemands, se passionnent pour le patrimoine culturel tchèque (contes, traditions populaires, littérature ancienne) et cette langue qu’étudient lexicographes et grammairiens en en fixant les règles ; le tchèque, en effet, n’est plus alors écrit, et n’est parlé que dans les campagnes et les quartiers populaires. De leur côté, les Slovaques qui vivent en Haute Hongrie, au nord du royaume de saint Etienne, n’ont pas non plus de langue écrite propre et parlent plusieurs dialectes régionaux, plus ou moins éloignés du tchèque.
Le Landespatriotismus n’est donc pas à proprement un nationalisme. En 1845, le comte Josef Mathias von Thun, noble allemand de Bohême, résume cette approche utraquiste (l’utraquisme désignant le mouvement qui entend unir germanophones et tchécophones dans un même sentiment d’appartenance au royaume de Bohême –qui compte aussi la Moravie et une partie de la Silésie) : « les habitants de la Bohême, Tchèques et Allemands, doivent tous s’unir pour leur patrie commune : ‘‘Soyons tous bohèmes’’ ».
Or, la question linguistique prend alors une importance nouvelle, à l’initiative notamment de Josef Jungmann (1773-1847), auteur d’un dictionnaire tchèque-allemand, qui estime que la langue définit la nation et sépare donc Tchèques et Allemands. Le tchèque, qui se diffuse peu à peu dans les villes comme à Prague, surtout germanophone jusqu’aux années 1830, s’affirme au sein de la petite bourgeoisie. L’association patriotique matica česká est créée pour favoriser le développement de la langue et de la littérature tchèque ; le Musée de Bohême, fondé comme utraquiste en 1818, devient tchèque. Il existe donc une nation tchèque plutôt que bohème.
La révolution de 1848 est un tournant en ce qu’elle entraîne une rupture politique entre Tchèques et Allemands de Bohême. Si les libéraux des deux nations se retrouvent à Prague dans un combat commun, les Allemands de Bohême participent à la diète constituante de Francfort, envisageant l’unité allemande et une division de la Bohême sur une base nationale, alors que les Tchèques emmenés par l’historien František Palacký, alors le principal représentant du mouvement national et auteur d’une Histoire des Tchèques de Bohême et de Moravie, restent à l’écart et s’appuient sur le principe du droit d’Etat pour donner plus de pouvoir à la Diète de Bohême. Cette rupture mène les Tchèques à défendre politiquement leur propre cause nationale au sein de l’empire.
Les Slovaques ont encore à trancher la question linguistique, malgré des tentatives de codification entreprises dès les années 1780 : la magyarisation croissante oblige à choisir. L’homme politique et linguiste Ludovit Štur (1815-1856) réussit à faire accepter comme langue littéraire un dialecte du centre de la Slovaquie, compréhensible par tous mais plus éloignée du tchèque, en 1842-43. Pendant la révolution de 1848, un programme politique est élaboré notamment par Štur pour demander l’autonomie slovaque dans un cadre hongrois, mais il est rejeté par le gouvernement hongrois ; les Slovaques s’opposent ensuite à la révolution hongroise menée par Kossuth, mais leur loyalisme à l’égard de Vienne ne paiera pas. Les Slovaques rompent alors avec les Hongrois.
Chez les Tchèques, domine après 1848 la vision austroslaviste que défend Palacký : il n’est pas question de créer un Etat tchèque, mais plutôt de garantir l’existence de la nation, donc de fortifier les positions tchèques dans le cadre de l’Autriche, dont la mission devrait être de défendre les peuples slaves qu’elle abrite. Ainsi, l’Autriche n’est pas à abattre : elle est nécessaire.
Cela permet d’organiser à l’intérieur de l’empire une solidarité slave, y compris donc avec les Slovaques. Les Slovaques, qui n’ont pas de perspectives politiques assurées, tentent de leur côté de progresser sur le plan culturel : trois lycées slovaques sont ouverts et une association patriotique, la matica, est créée dans les années 1860, mais la magyarisation des années 1870 conduira à leur dissolution. Du côté tchèque, conforter la cause nationale consiste à fréquenter des lieux de sociabilité « nationaux » comme le Sokol, un mouvement de gymnastique qui organise de grands rassemblements publics qui sont de vraies démonstrations de force, des associations patriotiques comme la matica tchèque, l’association estudiantine Slavia, de lire des journaux en langue nationale (les Národní Listy [les Nouvelles nationales]). Les Tchèques conquièrent aussi le pouvoir municipal : Prague a ainsi un maire tchèque dès 1848, et la majorité du conseil municipal est tchèque en 1861, évolution qui témoigne du déclin des Allemands dans la population pragoise.

 II. Tchèques et Slovaques se rapprochent dans une Autriche qui ne se réforme pas avant 1914.

Pourtant loyaux envers la monarchie, les Tchèques sont exclus du Compromis dualiste de 1867, négocié avec les Hongrois : François-Joseph est empereur d’Autriche et roi de Hongrie. La désormais double monarchie laisse le pouvoir aux Allemands et Hongrois, au détriment des Slaves. De plus, les Slovaques et les Tchèques se retrouvent des deux côtés de la frontière intérieure, les Slovaques en Transleithanie (Hongrie et Croatie) et les Tchèques en Cisleithanie (Autriche, Bohême, Galicie, Bucovine, côte slovène).
En 1871, François-Joseph évolue avec les « articles fondamentaux » vers une sorte de trialisme, mais l’opposition allemande et hongroise mène au retrait immédiat du texte. Le rêve de transformation fédérale de l’empire, caressé par les hommes politiques tchèques, a vécu. Les Tchèques cherchent désormais des appuis extérieurs, à Moscou (où une délégation est reçue par le tsar en 1867) et en France (à travers une amitié très politique entre les municipalités de Prague et de Paris).
Une division s’opère entre ceux qui veulent encore convaincre Vienne (Palacký et les « Vieux-Tchèques ») et ceux qui ne veulent plus jouer ce jeu (les « Jeunes-Tchèques ») : ces derniers s’imposent dans les années 1890. L’investissement tchèque dans la vie intellectuelle, culturelle et économique se poursuit : grâce à une souscription nationale, un théâtre tchèque est édifié en 1881, tandis que l’université se scinde entre Allemands et Tchèques. Prague devient alors une capitale culturelle, mais aussi un centre économique prospère.
Alors que les relations entre les Slaves s’intensifient, à l’intérieur de l’empire avec les Serbes et les Croates, à l’extérieur avec les Russes, un courant privilégie le rapprochement entre Tchèques et Slovaques. Les deux nations sont distinctes sur bien des points : les langues, les imaginaires nationaux, qu’il s’agisse de la religion (les Slovaques sont plus catholiques, les Tchèques plus agnostiques), de l’histoire (seuls les Tchèques ont une expérience étatique à travers le royaume de Bohême et même le saint empire dont Prague fut la capitale au XIVe siècle sous Charles IV), ou des héros nationaux (ainsi Jan Hus, le pré-réformateur du XVe siècle, n’a pas d’équivalent chez les Slovaques). Les deux sociétés ont connu une évolution diverse : les Tchèques sont plus marqués par l’urbanisation, l’industrialisation, le développement de la bourgeoisie, ou encore les progrès de la social-démocratie à la fin du XIXe siècle.
Cependant, la volonté d’amplifier les contacts entre les deux nations perdure : Tchèques et Slovaques ne sont-ils pas « deux rameaux issues d’une même branche » ? Au courant slovacophile qui se manifeste à partir des années 1870 à Prague (où étudient par ailleurs de nombreux Slovaques) répond le mouvement slovaque hlasiste (du journal Hlas, la Voix) dans les années 1890, qui entend faire de la coopération tchéco-slovaque une priorité. Pourtant, avant 1914, peu raisonnent encore sans le cadre autrichien.

 III. La Grande Guerre permet la création de l'Etat tchécoslovaque.

A l’été 1914, l’entrée en guerre conduit une grande partie des hommes politiques tchèques, mais pas la totalité car certains restent fidèles aux Habsbourg, à considérer que l’Autriche-Hongrie est devenue un facteur de déséquilibres et ne protège plus ses peuples.
Les slavophiles se tournent vers Moscou en souhaitant l’avènement d’un royaume tchèque à la tête duquel pourrait se trouver un archiduc russe. D’autres regardent plutôt vers les démocraties occidentales : l’option républicaine et tchécoslovaquiste est dès 1915 conduite en exil par les Tchèques Masaryk et Beneš (deux futurs présidents de la République) ainsi que par le Slovaque Štefánik. Ils fondent à Paris, en juin 1916, le Conseil National des Pays tchèques, qui devient officiellement « tchéco-slovaque » en juillet 1917, et qui organise l’action extérieure à l’empire.
Ce Conseil peut s’appuyer sur les émigrés : les Parisiens fondent ainsi dès août 1914 une Colonie pour se faire reconnaître par les autorités françaises comme Tchèques et non Autrichiens (la Colonie joue ainsi le rôle de consulat en étant autorisée à délivrer des cartes d’identité tchèques) et pour se faire enrôler dans la Légion étrangère, tandis que les émigrés aux Etats-Unis, organisés dans une Ligue slovaque et diverses associations tchèques, signent un accord pour agir ensemble en octobre 1915 à Cleveland. Le combat est aussi militaire : les émigrés, et surtout les déserteurs tchèques de l’armée autrichienne, sont utilisés pour constituer des légions qui combattent tant en Russie qu’en France.
Les échecs militaires russes, puis la révolution bolchevique et la paix de Brest-Litovsk fragilisent puis font échouer l’option slavophile, et les tchécoslovaquistes prennent l’ascendant. En 1917-18, c’est leur option qui s’impose peu à peu en Autriche même, où le combat politique est plus difficile à mener en raison de la répression : en janvier 1918, les députés tchèques déclarent que leur but est désormais l’indépendance, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et le 1er mai 1918, une résolution acceptant l’union avec les Tchèques est adoptée par les responsables politiques slovaques dans la ville de Saint-Nicolas de Liptov. Le 30, Masaryk signe avec les représentants slovaques des Etats-Unis l’accord de Pittsburgh, qui confirme le choix de l’union.
Alors que l’Autriche-Hongrie disparaît, le Conseil national proclame la naissance de la République tchécoslovaque le 18 octobre ; l’indépendance est proclamée à Prague le 28, et le 30, la déclaration de Saint-Martin de Turiec confirme que les Slovaques rejoignent officiellement le nouvel Etat. Le nom de « Tchéco-Slovaquie », ainsi orthographié jusqu’à l’adoption de la constitution de 1920, insiste bien sur la solidarité entre les deux nations.

Ainsi, la guerre a favorisé le rapprochement politique entre les Tchèques et les Slovaques (et finalement la création d’un Etat commun), mais celui-ci aurait pu se faire dans le cadre d’un empire austro-hongrois fédéralisé et protecteur, si celui-ci n’avait pas sombré, victime de son propre choix d’entrer dans le conflit aux côtés de l’Allemagne après l’attentat de Sarajevo. Les représentants politiques des nations tchèque et slovaque, dont l’éveil puis l’essor remontaient au XIXe siècle, n’envisageaient pas avant 1914 d’autre cadre que l’Autriche-Hongrie des Habsbourg.
Quant à la Tchécoslovaquie nouvelle, ses contours précis sont définis à l’occasion de la Conférence de la Paix à Paris, qui met un terme au conflit : ils correspondent à l’ensemble du royaume de Bohême du côté tchèque, et du côté slovaque au nord de la Hongrie. Certes, la « Tchéco-Slovaquie » compte des minorités comme des Hongrois en Slovaquie, des Polonais en Silésie, des Ruthènes en Ruthénie subcarpatique (aujourd’hui ukrainienne), qui vient s’ajouter à l’est, et près de trois millions d’Allemands (plus nombreux que les deux millions de Slovaques) ; Hongrois et Allemands passent ainsi du statut de dominants à celui de dominés, même si ces derniers acceptent dans leur majorité leur intégration à l’Etat tchécoslovaque.
Car loin d’avoir été une prison des peuples, le nouvel Etat, conçu pour garantir aux Tchèques et aux Slovaques une existence commune, sûre et à l’abri des grandes puissances, est dans l’entre-deux-guerres un modèle de protection des minorités. Leur présence reste cependant un argument facile à utiliser pour les révisionnistes des années 1930 : Hitler, pour effacer les conséquences politiques de la Grande Guerre, ne s’en privera pas en 1938-39.

"Jean-Philippe Namont, agrégé et docteur en histoire, enseigne au lycée Marx Dormoy de Champigny-sur-Marne et à l’Institut Catholique de Paris. Il est chercheur collaborateur régulier de l’UMR IRICE (Identités, Relations internationales et civilisations de l’Europe, CNRS / Paris I). Sa thèse a été publiée sous le titre La Colonie tchécoslovaque. Une histoire de l’immigration tchèque et slovaque en France (1914-1940), Paris, Institut d’Etudes Slaves, septembre 2011, 412 p. et est à paraître en tchèque chez Academia (Prague). Il a notamment participé au Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France, sous la direction de Marie-Claude Blanc-Chaléard et Pascal Ory, Robert Laffont, collection Bouquins, 2013".

Bibliographie :
MARES Antoine, Histoire des Pays tchèques et slovaque, Paris, Hatier, 1995, 383 p.
MICHEL Bernard, Nations et nationalisme en Europe centrale, XIXe-XXe siècles, Paris, Aubier, 1995, 323 p.
NAMONT Jean-Philippe, La Colonie tchécoslovaque. Une histoire de l’immigration tchèque et slovaque en France (1914-1940), Paris, Institut d’Etudes Slaves, septembre 2011, 412 p.

Page personnelle CNRS/UMR IRICE : http://irice.univ-paris1.fr/spip.php?article128