Focus [n°32]
   
 
 
 
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Les marins de la Grande Guerre : des « Poilus » à la mer ?

Par Olivier Gomez, Professeur agrégé, collège Camille Corot, Chelles

lundi 20 juillet 2015, par Olivier GOMEZ

L’historiographie de la Grande Guerre a largement bénéficié au cours des dernières années des apports de l’histoire sociale et culturelle des combattants ou de l’approche anthropologique du combat.

Des controverses fécondes ont permis de mieux comprendre les raisons de la ténacité des fantassins sur le front terrestre [1]. En regard, la plupart des recherches en langue française concernant les marins du premier conflit mondial datent de l’entre-deux guerres, au moment où le Service Historique de la Marine, créé en 1919, cherchait à tirer les enseignements du conflit [2]. Les causes du relatif désintérêt contemporain pour la marine de la Grande Guerre sont anciennes : arme majoritairement formée d’engagés, proportionnellement moins touchée par l’hécatombe (avec 11500 morts, soit 1% des morts français du conflit [3]), la Marine nationale avait déjà été oubliée lors des premiers remerciements officiels aux armées en 1918 [4]. Cependant, l’étude des équipages de torpilleurs français engagés durant le conflit en Manche orientale et en mer du Nord tend à montrer l’intérêt de déplacer la focale de la terre vers la mer.

 Des marins engagés sur tous les fronts et dans toutes les armes

Paradoxalement, le souvenir des marins de la Grande Guerre est souvent rattaché à un combat terrestre, celui de la défense de Dixmude en 1914-1915 par la brigade des fusiliers-marins. Les règles de recrutement et d’affectation furent en effet bouleversées par la guerre : dès 1914, une partie des marins fut versée dans l’armée de terre. Simultanément, des conscrits volontaires étaient affectés dans la marine, arme supposée moins exposée. La gestion des effectifs fut sans cesse compliquée par les modifications de durée d’embarquement ou par la recherche de volontaires pour les sous-marins et l’aéronautique navale. La mobilité annuelle pouvait atteindre jusqu’à 40% des soixante hommes d’équipage d’un contre-torpilleur de 300 tonnes. Le marin français de la Grande Guerre pouvait ainsi combattre en 1914 contre le navire corsaire allemand Emden sur la côte malaise, périr dans le naufrage du cuirassé Bouvet coulé par une mine devant les Dardanelles en 1915, ou lutter contre les sous-marins autrichiens dans l’Adriatique en 1916 avant d’obtenir une affectation à l’aviation maritime de Dunkerque en 1917. Les rares carnets ou correspondances d’officiers de marine consultés ou publiés [5] laissent apparaître une volonté de combattre constante, poussant certains d’entre eux à demander des affectations dans l’infanterie ou les armes nouvelles. Intensément mobilisés dans et pour la guerre, nombre de marins embarqués n’eurent pourtant que de rares occasions d’être engagés au combat.

 Combattre à bord d'un torpilleur français en Manche orientale et en mer du Nord

Dans la Manche, l’essentiel de l’effort reposait sur près de six cents navires britanniques de tous tonnages chargés d’interdire le passage du Pas-de-Calais aux torpilleurs et sous-marins allemands stationnés dans les ports belges de Zeebrugge et Ostende. Environ quatre-vingt navires français (torpilleurs de 100 tonnes, 350 tonnes, 800 tonnes et navires de pêche réquisitionnés) opéraient en soutien des Britanniques à partir de Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe et Fécamp.

Une partie importante de la vie à bord d’un torpilleur se passait au port : là, le marin devait charbonner et se faire ouvrier pour maintenir en état des navires prématurément usés par le service des patrouilles. Aux difficultés météorologiques et de navigation en Manche s’ajoutaient en effet la mauvaise tenue à la mer des navires et les risques de collisions liés à la poursuite de la navigation commerciale et de la pêche. Tout au long du conflit, les adversaires rivalisèrent d’ingéniosité pour moderniser armes et tactiques : les franco-britanniques installèrent trois barrages successifs de mines dans le Pas-de-Calais, les Allemands mirent au point des canots-torpilles filoguidés depuis la côte ou s’essayèrent aux premières attaques combinées aéro-maritimes. Mais aucun des belligérants ne put résoudre l’écart entre la vitesse croissante des torpilleurs (plus de 30 nœuds, soit environ 60 km/h) et la lenteur des communications au sein et entre les navires. La fréquence des erreurs de repérage, des collisions accidentelles et des tirs fratricides est à cet égard frappante. Le combat du 21 mars 1918 en constitue un exemple dramatique : à 3h50 du matin, quatre torpilleurs, trois français et un britannique, engagent la poursuite contre des navires allemands qui ont effectué un raid de bombardement sur Dunkerque. Ce combat se déroule dans une quasi-invisibilité due à la nuit, à l’utilisation d’obus anti-lueurs et à la dissimulation des navires dans la fumée de leurs machines. Seuls des fanaux lumineux allumés par intermittence permettent de se repérer. Au cours du combat, qui dure quelques minutes à peine, le commandant du torpilleur d’escadre français Capitaine-Mehl, le capitaine de frégate de Parseval, ne peut empêcher le tir d’une torpille sur un navire qui passe à toute allure à contre-bord. Ses hommes d’équipage ont cru qu’il s’agissait d’un torpilleur allemand. Mais l’explosion de la torpille tue en fait treize marins du torpilleur britannique Botha. Les marins embarqués durent ainsi affronter les conséquences de la mécanisation de la guerre sans disposer d’autres moyens de détection et de transmission que les sens humains, éventuellement appareillés par des jumelles. Dans « cette petite guerre », faite d’engagements violents, mais brefs et rares, la mort pouvait autant survenir d’un mauvais coup de roulis que d’une mine amie à la dérive. Ces marins ne connurent pas la mort de masse du front terrestre, mais le service à la mer les exposait sans cesse au risque de mort, amplifié par le pouvoir des armes modernes (une seule torpille entraîna ainsi la disparition corps et biens du contre-torpilleur Étendard le 25 avril 1917) [6] L’ampleur des fonds d’archives conservés au Service Historique de la Défense et les nombreux récits publiés dans les années 1920-1930 par des officiers de marine invitent ici à reprendre l’histoire en partie abandonnée de l’expérience de guerre des marins du premier conflit mondial.

Notes

[1J-Y Le Naour, « Le champ de bataille des historiens », La Vie des idées, 10 novembre 2008. ISSN : 2105-3030. [en ligne], URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-champ-de-bataille-des.html (consulté le 15 février 2014).

[2M. Motte et J. de Préneuf, « L’écriture de l’histoire navale française à l’époque contemporaine : un modèle national ? », Revue d’histoire maritime, « La recherche internationale en histoire maritime : un essai d’évaluation », n°10-11, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2011, p. 341-356 et p. 343-347.

[3P. Vial (dir.), L’histoire d’une révolution – la Marine depuis 1870, Études Marines, Paris, CESM, n°4, 2013, p.53

[4P. Masson, Histoire de la Marine, Paris-Limoges, Lavauzelle, 1983, t. II, De la vapeur à l’atome, p.278

[5L. Vennin, Lettres d’un officier de marine à sa femme, 1912-1919, Paris, Éditions Christian, 2008, 566 p.

[6O. Gomez, « Tranchées mouvantes… » : vivre et combattre sur les torpilleurs et contre-torpilleurs de la Zone des armées du Nord (1914-1918), Revue d’histoire maritime, n°17, Paris, PUPS [à paraître en 2015].